Fabrice
Montal est programmateur pour Antitube, un groupe
de diffusion en cinéma, vidéo et arts
électroniques fort actif à Québec.
Pour cet organisme, il a programmé ou supervisé
autour de cent dix événements thématiques
depuis 1996. Depuis 2000, il est également
programmateur pour le Festival de cinéma
des 3 Amériques ( Ex Images du nouveau monde).
Musicien, il a fait partie des groupes multimédia
Eltractor et Le grand orchestre d'Avatar.
Programmation
installations par Fabrice Montal
Programmation
performance par Fabrice Montal
Le désert et la répétition
Fragments criblés en inachèvement
répété
« Tout désert commence par
un grain de sable. »
La répétition est un mode de création
depuis longtemps. Nous n’avons qu’à
penser au pochoir, au bronze, à la gravure,
au mantra, au canon, aux deux points inscrits à
la fin des portées de la musique en feuille
ou, plus ironiquement, à la petite notice
à recommencer 840 fois placée en haut
à gauche de la partition des Vexations d’Érik
Satie.
“ Le désert est en naissance au coeur
de la répétition.”
De même, lorsque vint le temps de sa reproductibilité
technique, sous-entendue industrielle, l’œuvre
d’art connut un basculement de sens et de
nature.
“ Il est le visage inversé de la nuit
qui le recouvre, elle criblée de lumières,
de la même façon qu'il est constellé
d'oasis et de vie.”
Les plus critiques se souciaient de la capacité
régénératrice de l’art
et prévoyaient en quelque sorte sa fin.
“ Le verbe est l'essence du désert
de celui qui ne sait pas lire.”
La photographie et le phonographe augmentèrent
la charge. Le cinéma et le magnétophone
arrivèrent avec film et ruban , et la boucle
se bouclait d’elle-même. On pouvait
désormais adjoindre l’alpha et l’oméga
d’une œuvre pour la voir se répéter
dans l’allégresse.
“ Et la philosophie sans lecteur perd son
sens au coeur de l'efflorescence de ses oraisons.”
L’artiste pouvait enfin prendre le temps de
vivre, ou un autre cocktail au goût tout aussi
exotique, pendant que son travail, lui, s’exécutait.
« Le désert fuit. »
« De mirage en mirage, on se perd en substance
et pourtant tout y marche, tout y converge. »
À force de nous le faire répéter,
nous avons fini par accepter que la répétition
est la meilleure façon de faire rentrer quelque
chose dans la tête du plus parfait imbécile.
“C'est un chaos de l'organisation, une organisation
du chaos.”
Le premier publicitaire venu vous dira que le martelage
forge la conscience du consommateur, oriente ses
distractions et ses décisions. Il imite par
là un processus de sidération appliqué
par les gardiens nazis des camps de concentration
pour rendre leurs victimes veules et amorphes, pour
leur enlever le goût d’une autre existence,
pour faire avorter tout embryon d’espoir.
“ Dans le même temps, c'est un espace
de médiation extêmemement fort, qui
exclue, qui absorbe et qui transmet tout à
la fois.”
Le couple Fordisme-Taylorisme a contribué
par protocoles et optimisations interposés
à la standardisation des formes de vie. Mais,
paradoxalement, dans le post-Fordisme et le post-Taylorisme
d’aujourd’hui, à mesure qu’elle
impose un statu quo et génère un oubli
personnel et collectif, la répétition
génère sa perte car elle contribue
à la destruction des formes sociales qui
la soutiennent comme vecteur de pouvoir et comme
moule de vie.
« Dans le désert, la plénitude
vient du vide. »
Tout ce qui est préfabriqué et préfini
est déjà mort.
« Dans le désert, l’espace y
nie son horizon. À force de mirages, le temps
s’évapore et l’oubli croît.
»
La réplication du même sans réaction
de feedback est la mort de l’individualité.
La réplication est la mort inscrite dans
la vie, puisque la variété est garante
du vivant. Si les soldats sont uniformes, c’est
que leur mort devient plus tolérable lorsqu’ils
apparaissent interchangeables. La mémoire
historique meurt quand il n’y a plus d’exception.
“ Dans le désert, le vent vide de sens.”
Dans sa forme actuelle, la répétition
des productions et des déchets humains conduira
inévitablement au désert. La désertification
du monde, c’est sa fictionnalisation, sa déréalisation.
« Nous y avons croisé de grands mystiques
prostrés en extase s’ébahissant
devant l‘incroyable parfum d’une rose
des sables. »
Le capitalisme tardif s’est construit contre
la nature. Sa dynamique est exponentielle.
« C'est aussi un appel au recueillement parce
que la vérité violente du désert
ne nous apparaîtra pas immédiatement.
»
La citation est au cœur d’un pouvoir
nouveau qui s’installe. La culture de l’échantillonnage
et celle de la Mondialisation ne font qu’une.
Répéter, c’est l’acte
qui survient quand on a tout oublié.
« Le simulacre du Phénix finira en
cendre au milieu du désert. »
L’artiste n’est plus le détenteur
du pouvoir démiurgique, c’est le distributeur.
“ Le désert est un état profondément
dialectique qui est à la fois l'endroit et
son envers: un topique atopique.”
Moins on offre de choix, plus on justifie l'existence
d’un monopole, plus celui-ci a besoin de voir
disparaître toute trace d'une imagination
alimentée par une mémoire et une perspective
historique, anthropologique et sociologique. La
dévaluation de ces secteurs au sein des cursus
universitaires suit la même courbe que la
montée des monopoles industriels, la disparition
des espèces vivantes, le nivellement des
cultures, la standardisation du social. La mort
devient la nouvelle frontière.
“L'ermite y fonde ses utopies.”
Le fragment dès lors est vu comme une attitude
de survie, la déstructuration aussi et l’improvisation
sans patrons préétablis.
« Je cherche Akaba au milieu d’un désert
qui m'a été construit par des experts
en planification. »
Le désert peut naître à tout
moment au cœur de la répétition.
Fabrice Montal
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